Les royaumes oubliés : Númenor, Gondolin et les cités perdues
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Le légendaire de Tolkien est peuplé de royaumes dont il ne reste, au temps de Frodon, que des chants, des ruines ou des héritiers. Númenor a disparu sous les vagues. Gondolin a brûlé après avoir été trahie. Doriath, Nargothrond et l'ancien Arnor appartiennent eux aussi à un passé brisé. Ces cités perdues ne sont pas de simples décors : elles donnent à la Terre du Milieu sa profondeur historique et rappellent qu'aucune puissance terrestre n'est éternelle.
Le mot « oublié » doit toutefois être nuancé. Les personnages n'ont pas tous perdu leur souvenir. Elrond porte la mémoire de Gondolin et de Doriath dans sa propre généalogie. Les Dúnedain se savent héritiers de Númenor. Les chants transmettent des noms que les royaumes politiques ne peuvent plus préserver. Ce qui est perdu matériellement peut donc survivre par la langue, la mémoire et la fidélité.
Gondolin, la cité cachée
Gondolin est fondée au Premier Âge par Turgon, roi noldo. Guidé par Ulmo, il découvre la vallée secrète de Tumladen, entourée par les montagnes de l'Echoriath. La ville est construite à l'image de Tirion en Aman. Sa blancheur, ses tours et ses nombreuses portes en font l'un des grands symboles de la beauté elfique en exil.
Le secret constitue sa principale défense, mais aussi sa fragilité. Turgon ferme progressivement son royaume au monde extérieur. Ulmo l'avertit pourtant que les œuvres des Noldor finiront par tomber et lui demande de laisser une armure destinée à un messager. Tuor arrive ainsi à Gondolin et transmet l'avertissement du Vala. Le roi refuse de partir, attaché à la cité qu'il a créée.
Maeglin, neveu de Turgon, est capturé puis révèle à Morgoth l'emplacement de Gondolin. L'attaque associe Orques, Balrogs et dragons selon les différentes étapes de rédaction du récit. La cité est détruite, mais Tuor, Idril et leur fils Eärendil s'échappent grâce au passage secret préparé par Idril. De cette catastrophe naît donc une lignée qui conduira au salut : Eärendil atteindra Valinor et obtiendra l'intervention des Valar contre Morgoth.
Númenor, le royaume offert aux Hommes
Après la guerre contre Morgoth, les Edain reçoivent une île entre la Terre du Milieu et Aman. Númenor devient le plus puissant royaume humain. Ses habitants bénéficient d'une longue vie, développent la navigation et vivent d'abord dans l'amitié des Eldar. Elros, frère d'Elrond, en est le premier roi.
La limite essentielle demeure l'Interdit des Valar : les Númenóréens peuvent naviguer partout sauf vers l'ouest, en direction d'Aman. Avec le temps, leur longévité nourrit non la gratitude, mais la peur de la mort. Les rois se détournent des Elfes, imposent leur domination sur des peuples de la Terre du Milieu et envient l'immortalité qu'ils associent à tort au Royaume Béni.
Sauron exploite cette peur. Amené prisonnier à Númenor par Ar-Pharazôn, il devient son conseiller, encourage le culte de Morgoth et persuade le roi d'attaquer Aman. L'expédition provoque la Chute de Númenor. L'île est engloutie et le monde est transformé. Elendil et ses fils, chefs des Fidèles restés loyaux aux Valar et aux Eldar, échappent au désastre et fondent Arnor et Gondor.
Númenor n'est donc pas détruite parce que ses habitants sont mortels, mais parce qu'une partie d'entre eux veut convertir un don qu'elle ne comprend plus en pouvoir et en possession. Son nom d'Atalantë, « la Déchue », entretient volontairement une résonance avec l'Atlantide.
Doriath et Nargothrond, deux refuges condamnés
Doriath est le royaume de Thingol et Melian. Protégé par la Ceinture de Melian, il abrite Menegroth, les Mille Cavernes. La présence de Lúthien, la rencontre avec Beren et la conservation d'un Silmaril placent Doriath au centre du Premier Âge. Après la mort de Thingol et le départ de Melian, ses protections disparaissent. Les conflits autour du Nauglamír et du Silmaril conduisent à plusieurs désastres, jusqu'au sac de Doriath par les fils de Fëanor.
Nargothrond, fondé par Finrod Felagund, est une forteresse souterraine inspirée par Menegroth. Son histoire change avec Túrin. Contre la prudence de ceux qui préfèrent la guerre secrète, il encourage la construction d'un pont et les affrontements ouverts. Le dragon Glaurung utilise cette voie pour entrer dans la cité après la défaite de ses défenseurs. Nargothrond devient ensuite le repaire du dragon.
Dans les deux cas, l'isolement offre un répit, jamais une garantie absolue. Une cité peut cacher sa position, fortifier ses portes ou recevoir une protection magique. Elle reste vulnérable aux serments, à l'orgueil et aux décisions de ses dirigeants.
Arnor, le royaume qui s'efface
Au Troisième Âge, Arnor connaît une disparition moins spectaculaire. Le royaume du Nord fondé par Elendil est divisé en Arthedain, Cardolan et Rhudaur. Le Roi-Sorcier d'Angmar exploite ces divisions, et les trois royaumes finissent par tomber. Fornost devient une ruine, tandis que les héritiers d'Isildur survivent comme chefs des Rôdeurs.
Cette histoire explique pourquoi Aragorn peut sembler sans royaume alors qu'il appartient à une lignée royale. Le Nord n'a pas oublié entièrement son passé, mais il n'a plus de couronne visible. Les Rôdeurs protègent des populations qui ignorent souvent leur action. La restauration finale du Royaume Réunifié donne ainsi une forme politique à une fidélité maintenue pendant des siècles.
Pourquoi Tolkien détruit-il ses plus belles cités ?
La chute récurrente des royaumes n'exprime pas seulement du pessimisme. Elle oppose la volonté de conserver le monde intact à la réalité du temps. Les Elfes créent des lieux de beauté, les Hommes bâtissent des empires, mais la possession absolue finit souvent par devenir une illusion dangereuse. La beauté n'est pas annulée parce qu'elle disparaît. Elle devient mémoire, exemple ou avertissement.
Les survivants comptent autant que les ruines. De Gondolin sort Eärendil. De Númenor viennent Elendil, Isildur et Anárion. De Doriath et des Havres du Sirion naît une lignée réunissant Elfes, Hommes et Maia. La continuité ne réside donc pas dans les murs, mais dans les personnes, les récits et les choix transmis.
Des royaumes présents dans Le Seigneur des Anneaux
Lorsque la Communauté traverse la Terre du Milieu, le Premier et le Deuxième Âge restent partout visibles. Aragorn porte l'héritage de Númenor. Glamdring vient de Gondolin. Elrond descend de ses survivants. Galadriel a connu Beleriand. Les pierres de vision relient Gondor à l'ancien royaume insulaire. Même les paysages apparemment vides sont chargés de royaumes disparus.
Cette superposition des âges produit l'impression de profondeur propre à Tolkien. Les héros ne commencent jamais l'histoire du monde. Ils héritent de victoires, d'erreurs et de serments très anciens. Les cités perdues rappellent alors une vérité centrale du légendaire : sauver l'avenir suppose de comprendre ce qui a été perdu, sans chercher à le posséder de nouveau à tout prix.
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Sources et lectures de référence
Textes de J.R.R. Tolkien et ouvrages de référence
- J.R.R. Tolkien, Le Silmarillion, « La chute de Gondolin », « La ruine de Doriath » et « Akallabêth ».
- J.R.R. Tolkien, Contes et légendes inachevés, « De Tuor et de sa venue à Gondolin » et les textes sur Númenor.
- J.R.R. Tolkien, La Chute de Gondolin, édition de Christopher Tolkien.
- J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Appendices A et B.
- Karen Wynn Fonstad, The Atlas of Middle-earth.