Comment J.R.R. Tolkien a créé la langue elfique ? Plongée dans le sindarin et le quenya
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J.R.R. Tolkien n'a pas commencé par dessiner une carte puis ajouter quelques mots exotiques. Philologue de métier et créateur de langues depuis sa jeunesse, il explique que ses récits se sont développés pour offrir un monde aux langues qu'il aimait inventer. Le quenya et le sindarin ne sont donc pas des codes décoratifs. Ils possèdent une histoire interne, des évolutions sonores, des dialectes et une littérature.
Parler de « la langue elfique » au singulier est trompeur. Les Elfes se séparent au cours de leurs migrations, et leurs langues se différencient comme des langues réelles. Le quenya et le sindarin sont les plus connus, mais le légendaire comprend aussi le telerin, le nandorin et plusieurs états plus anciens reconstruits par Tolkien.
Un philologue avant tout
Tolkien étudie les langues germaniques, le vieil anglais, le vieux norrois, le gallois, le finnois et de nombreux autres systèmes linguistiques. Son travail universitaire porte notamment sur Beowulf et sur l'histoire des mots. Cette formation nourrit sa création, sans que ses langues soient de simples copies.
Il accorde une grande importance au plaisir sonore. Une langue doit produire une esthétique particulière, mais aussi expliquer pourquoi ses mots ont cette forme. Il invente donc des racines anciennes et des règles d'évolution. Deux mots apparentés en quenya et en sindarin peuvent sembler différents tout en descendant d'un même ancêtre.
Le quenya est fortement associé aux Eldar ayant vécu en Aman, surtout les Noldor et les Vanyar. Sa sonorité doit beaucoup à l'impression esthétique que le finnois produisit sur Tolkien, tandis que certains aspects de sa structure évoquent aussi le latin et le grec. Il ne s'agit pourtant ni de finnois déguisé ni d'un mélange mécanique.
En Terre du Milieu, le roi Thingol interdit l'usage du quenya après avoir appris le massacre d'Alqualondë commis par les Noldor. Le sindarin devient alors leur langue quotidienne. Le quenya subsiste comme langue de tradition, de savoir et de cérémonie, comparable par fonction, mais non par structure, au latin médiéval.
Des formules célèbres utilisent le quenya, notamment la salutation de Galadriel à la Communauté et le nom Elessar Telcontar. Les noms des Valar et de nombreux concepts anciens appartiennent aussi à cette langue.
Le sindarin, langue grise de la Terre du Milieu
Le sindarin descend de la langue des Teleri restés en Beleriand. Il devient la langue elfique la plus largement parlée dans le nord-ouest de la Terre du Milieu. Tolkien lui donne une esthétique influencée notamment par le gallois, avec des mutations consonantiques et des transformations sonores caractéristiques.
Des noms comme Minas Tirith, Barad-dûr, Gondor, Legolas et Galadriel sont sindarins ou formés dans cette tradition linguistique. Comprendre leur composition révèle une géographie : Minas Tirith signifie « Tour de Garde », tandis que Minas Morgul désigne la « Tour de la Sorcellerie ». Le sindarin du Troisième Âge porte les traces de plusieurs peuples et périodes. Les Noldor l'adoptent, les Númenóréens le connaissent et les Dúnedain l'emploient dans leurs noms. Une langue devient ainsi le témoin d'alliances, de migrations et de mémoires politiques.
La grande originalité de Tolkien réside dans la diachronie, c'est-à-dire l'étude de l'évolution à travers le temps. Il imagine un elfique primitif commun, puis des séparations. Les changements réguliers de sons produisent les langues ultérieures. Cette méthode ressemble au travail des linguistes qui reconstruisent des ancêtres à partir de langues apparentées.
Les variations ne sont pas de simples erreurs entre manuscrits. Tolkien retravaille constamment ses systèmes, parfois pendant des décennies. Un mot peut changer parce que l'histoire interne évolue ou parce que l'auteur préfère une nouvelle forme. Toute présentation moderne doit donc préciser la période conceptuelle utilisée et éviter de mélanger sans avertissement des états incompatibles.
Les Tengwar et les Cirth ne sont pas des langues
Les Tengwar sont un système d'écriture créé par Fëanor à l'intérieur du récit. Ils peuvent servir à écrire plusieurs langues, dont le quenya, le sindarin et le noir parler. La célèbre inscription de l'Anneau est en noir parler, même si elle utilise des lettres elfiques. Les Cirth sont des runes associées d'abord aux Elfes, puis largement adoptées et adaptées par les Nains. Dire que l'on « parle le tengwar » revient donc à confondre un alphabet avec une langue. Un même texte peut être transcrit dans différents systèmes, avec des modes qui varient selon la langue.
Pourquoi les noms changent-ils ?
Un personnage ou un lieu peut porter plusieurs noms selon la langue et le contexte. Gandalf reçoit des noms différents chez les Hommes du Nord, les Elfes, les Nains et dans le Sud. Aragorn devient Elessar et porte le nom dynastique Telcontar. Ces variations montrent le regard des peuples autant qu'elles identifient une personne.
Les traductions internes jouent aussi un rôle. Tolkien prétend présenter le Livre Rouge dans une langue accessible au lecteur. Le parler commun est rendu par l'anglais, et les noms hobbits sont adaptés. Le vieil anglais représente la langue du Rohan afin de faire sentir sa parenté ancienne avec celle de la Comté. Cette stratégie donne l'illusion d'un texte transmis à travers les âges.
On peut étudier leur grammaire, lire des textes et composer avec prudence. Mais ces langues ne sont pas complètes au sens d'une langue naturelle permettant de tout exprimer sans reconstruction. Le corpus publié reste limité, parfois contradictoire, et une partie importante des notes linguistiques de Tolkien appartient à différentes phases de développement.
Les communautés modernes créent parfois du « néo-quenya » ou du « néo-sindarin » pour combler les lacunes. Cette pratique peut être créative et utile, à condition de la distinguer clairement des formes attestées par Tolkien. Une phrase correcte selon une reconstruction récente n'est pas nécessairement une phrase écrite ou validée par l'auteur.
Les langues comme moteur du légendaire
Pour Tolkien, langue et mythologie sont inséparables. Un peuple a besoin d'une histoire pour expliquer ses mots, et un nom ancien appelle un récit. Eärendil naît en partie de la fascination de Tolkien pour une expression du vieil anglais. Les noms de Gondolin, Númenor ou Lothlórien portent une mémoire avant même que le lecteur en connaisse tous les événements.
C'est pourquoi les langues donnent à la Terre du Milieu une profondeur singulière. Elles ne servent pas seulement à rendre le monde exotique. Elles témoignent de séparations, d'exils, de contacts et de pertes. Lire un nom elfique, c'est souvent rencontrer une petite archive de l'histoire du monde.
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Sources et lectures de référence
Textes de J.R.R. Tolkien et ouvrages de référence
- J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Appendices E et F.
- J.R.R. Tolkien, lettre 131, sur la relation entre langues et histoires.
- J.R.R. Tolkien, Les Monstres et les Critiques et autres essais, « Un vice secret ».
- Christopher Tolkien, éd., The History of Middle-earth, volumes linguistiques pertinents.
- Parma Eldalamberon et Vinyar Tengwar, publications de textes linguistiques de Tolkien.