Après J.R.R. Tolkien : le travail monumental de Christopher Tolkien
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À la mort de J.R.R. Tolkien, le 2 septembre 1973, aucun grand roman secret consacré à la Terre du Milieu n’attendait simplement d’être envoyé chez l’imprimeur. L’écrivain laissait derrière lui un ensemble immense de manuscrits, de tapuscrits, de notes, de poèmes, de cartes, de généalogies et d’essais linguistiques rédigés pendant plus d’un demi-siècle. Certains textes étaient presque achevés. D’autres s’interrompaient après quelques pages. Beaucoup existaient dans plusieurs versions qui ne racontaient pas exactement la même histoire.
C’est à Christopher Tolkien, son troisième fils, que revint la responsabilité de mettre de l’ordre dans cet héritage. Son travail ne consista donc pas seulement à « publier les livres inédits de son père ». Il dut déchiffrer, classer, dater, comparer, choisir, relier et commenter des milliers de feuillets. Parfois, il chercha à produire un récit continu. À d’autres moments, il préféra montrer les contradictions et laisser le lecteur entrer dans l’atelier de l’écrivain.
De la publication du Silmarillion en 1977 à celle de La Chute de Gondolin en 2018, Christopher Tolkien consacra ainsi plus de quarante ans à une mission unique dans l’histoire de la littérature : rendre accessible une mythologie que son auteur n’avait jamais cessé de réécrire.
En 1973, un héritage immense mais aucun « canon » parfaitement achevé
J.R.R. Tolkien travaillait à ses légendes depuis les années 1910. Il reprenait sans cesse les mêmes récits, changeait un nom, une filiation, une date ou parfois toute la structure du monde. Une version ancienne pouvait être longue et riche en détails, tandis qu’une version plus récente, censée la remplacer, demeurait à l’état d’esquisse. Le dernier texte n’était donc pas toujours le plus complet, et le texte le plus complet ne correspondait pas toujours aux dernières idées de l’auteur.
Pour Christopher, chaque décision soulevait plusieurs questions :
- Fallait-il privilégier la version la plus récente, même inachevée ?
- Pouvait-on reprendre un passage plus ancien pour combler une lacune ?
- Comment harmoniser des noms, des chronologies et des généalogies modifiés au fil des décennies ?
- Devait-on masquer les contradictions pour offrir un récit fluide, ou au contraire les montrer au lecteur ?
- Où s’arrêtait le travail légitime de l’éditeur et où commencerait une réécriture trop personnelle ?
Ces difficultés expliquent pourquoi les publications dirigées par Christopher Tolkien n’adoptent pas toutes la même forme. Le Silmarillion cherche la cohérence d’un livre terminé. Contes et légendes inachevés conserve les fissures. The History of Middle-earth expose presque tout le chantier. Les trois « Grands Contes » tardifs choisissent encore d’autres équilibres.
Pourquoi Christopher Tolkien était-il particulièrement préparé à cette tâche ?
Christopher n’était pas seulement le fils de l’auteur. Enfant, il avait été l’un des premiers auditeurs du Hobbit et des grandes légendes du Premier Âge. Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il suivait sa formation dans la Royal Air Force, son père lui envoyait les chapitres du Seigneur des Anneaux en cours d’écriture. Christopher les lisait attentivement, signalait des incohérences et suivait de très près l’évolution du récit.
Il avait également dessiné les cartes originales publiées avec Le Seigneur des Anneaux, à partir des documents et des instructions de son père. Il connaissait donc intimement la géographie, les langues, les peuples et les chronologies de la Terre du Milieu bien avant 1973.
Surtout, Christopher possédait lui-même une solide formation universitaire. Spécialiste du vieux norrois, du vieil anglais et de l’anglais médiéval, il avait enseigné à Oxford. Cette expérience de philologue était essentielle : elle lui permettait de traiter les papiers de son père comme on établit un texte ancien à partir de manuscrits divergents. Il ne se contentait pas de lire une histoire ; il étudiait aussi les ratures, les ajouts, les encres, les supports, les changements de vocabulaire et les relations entre les différentes versions.
Le premier défi : construire Le Silmarillion
La première grande priorité de Christopher fut de donner une forme publiable au « Silmarillion », ce vaste cycle mythologique que J.R.R. Tolkien avait commencé pendant la Première Guerre mondiale et qu’il avait espéré publier avec Le Seigneur des Anneaux. L’auteur n’avait pourtant laissé aucune version finale et complète de l’ensemble.
Publié en 1977, quatre ans après sa mort, Le Silmarillion rassemble cinq grands ensembles :
- Ainulindalë, le récit de la création du monde par la Musique des Ainur ;
- Valaquenta, qui présente les Valar et les Maiar ;
- Quenta Silmarillion, cœur du livre consacré aux Silmarils, à Morgoth et aux guerres du Premier Âge ;
- Akallabêth, qui raconte l’essor et la chute de Númenor au Deuxième Âge ;
- « Les Anneaux de pouvoir et le Troisième Âge », qui relie cette histoire ancienne aux événements du Seigneur des Anneaux.
Un livre composé à partir de textes écrits à des époques différentes
Christopher utilisa autant que possible les écrits tardifs de son père, mais ceux-ci ne couvraient pas toute l’histoire. Il dut donc revenir à des versions plus anciennes lorsque les développements récents étaient absents ou trop fragmentaires. Il harmonisa les noms, raccorda des passages, résolut certaines contradictions et construisit des transitions afin que l’ensemble puisse se lire comme une œuvre continue.
Il fut assisté pendant une partie de ce travail par Guy Gavriel Kay, alors jeune homme et futur romancier. Leur intervention la plus délicate concerna notamment « La Ruine de Doriath ». J.R.R. Tolkien n’avait jamais produit de version tardive complète de cet épisode compatible avec le reste de la mythologie. Christopher dut établir une narration de liaison à partir de matériaux dispersés, sans disposer d’un texte définitif qu’il aurait suffi de reproduire.
Le résultat possède donc une particularité importante : presque tous les mots et toutes les idées viennent de J.R.R. Tolkien, mais la forme exacte du livre de 1977 est indissociable des choix éditoriaux de Christopher. Le Silmarillion publié n’est pas un manuscrit achevé retrouvé dans les archives ; c’est une reconstruction savante destinée à donner aux lecteurs la vision la plus cohérente possible de l’histoire des Jours Anciens.
Des choix que Christopher expliquera ensuite avec une rare transparence
Dans l’édition de 1977, Christopher avait volontairement réduit au minimum les notes expliquant ses interventions. Il voulait que le public découvre d’abord une grande œuvre mythologique, et non un dossier universitaire rempli de variantes. Cette décision donna au livre sa puissance narrative, mais elle amena aussi de nombreux lecteurs à considérer chaque détail comme la dernière volonté arrêtée de J.R.R. Tolkien.
Au fil de ses recherches ultérieures, Christopher revint lui-même sur certains choix. Il expliqua par exemple que la filiation de Gil-galad, présenté comme le fils de Fingon dans Le Silmarillion, reposait sur une idée passagère que son père avait ensuite abandonnée. Il jugea plus tard qu’il aurait mieux valu laisser cette parenté indéterminée plutôt que de fixer une solution incertaine.
Loin de dissimuler ces difficultés, il publia ensuite les sources qui permettaient de comprendre ses décisions. Cette honnêteté intellectuelle est l’un des aspects les plus remarquables de son travail.
Contes et légendes inachevés : montrer les coutures plutôt que les cacher
Avec Unfinished Tales of Númenor and Middle-earth, publié en 1980 et connu en français sous le titre Contes et légendes inachevés, Christopher changea profondément de méthode.
Cette fois, il ne chercha pas à transformer tous les textes en un livre parfaitement unifié. Il conserva les récits dans leur état d’inachèvement, ajouta de longues notes et signala les contradictions. Le lecteur pouvait enfin observer que la Terre du Milieu n’avait jamais été, dans l’esprit de son créateur, une réalité entièrement figée.
Le volume dévoile notamment :
- le long récit de Tuor et de son arrivée à Gondolin, interrompu avant qu’il n’atteigne le cœur de l’histoire ;
- une version développée du destin de Túrin Turambar ;
- des textes consacrés à Númenor, à ses rois et à ses voyages ;
- l’histoire de Galadriel et Celeborn, présentée à travers plusieurs conceptions incompatibles ;
- le désastre des Champs aux Iris et la mort d’Isildur ;
- des détails sur la quête de l’Anneau, les Nazgûl, les Drúedain, les Istari et les Palantíri.
Christopher précisa qu’en dehors de petits ajustements de nomenclature, il n’avait pas modifié ces textes pour les rendre conformes aux livres déjà publiés. Lorsqu’une divergence apparaissait, il la signalait au lieu de l’effacer. Contes et légendes inachevés représente ainsi une étape décisive : après avoir offert une synthèse avec Le Silmarillion, il invitait désormais le lecteur à découvrir la complexité réelle des archives.
The History of Middle-earth : ouvrir l’atelier de J.R.R. Tolkien
Entre 1983 et 1996, Christopher publia les douze volumes de The History of Middle-earth, souvent abrégée en « HoMe » et connue en français sous le nom d’Histoire de la Terre du Milieu. Le mot « histoire » possède ici un double sens. La série raconte l’histoire interne d’Arda, mais surtout l’histoire de sa création : comment les récits, les personnages, les langues et la cosmologie ont changé dans l’esprit de Tolkien.
Il ne s’agit donc pas d’une encyclopédie classique ni d’une simple chronologie des événements fictifs. C’est une véritable édition génétique de l’œuvre, qui permet de suivre le processus d’écriture presque étape par étape.
Les douze volumes, de la naissance du légendaire aux derniers textes
- Volumes 1 et 2 - The Book of Lost Tales I et II : les premières formes de la mythologie, écrites principalement à partir des années 1910, avec des noms, des peuples et un cadre narratif parfois très différents de ceux du Silmarillion.
- Volume 3 - The Lays of Beleriand : les grands poèmes inachevés consacrés aux Enfants de Húrin et à Beren et Lúthien, dont le vaste Lay of Leithian.
- Volume 4 - The Shaping of Middle-earth : les premières cartes, annales, esquisses cosmologiques et versions en prose qui donnent progressivement sa forme à la Terre du Milieu.
- Volume 5 - The Lost Road and Other Writings : les premières grandes conceptions de Númenor, le roman inachevé The Lost Road et d’importants matériaux linguistiques, dont les Étymologies.
- Volumes 6 à 9 - The Return of the Shadow, The Treason of Isengard, The War of the Ring et Sauron Defeated : la genèse du Seigneur des Anneaux, depuis ses premiers brouillons jusqu’à l’achèvement du récit. On y voit des intrigues changer de direction, des personnages apparaître sous d’autres identités et le simple « nouveau Hobbit » devenir une œuvre beaucoup plus vaste.
- Volumes 10 et 11 - Morgoth’s Ring et The War of the Jewels : les réécritures tardives du Silmarillion, les annales du Premier Âge et plusieurs réflexions philosophiques majeures sur la nature du mal, le destin des Elfes et des Hommes ou la transformation du monde.
- Volume 12 - The Peoples of Middle-earth : l’évolution du prologue et des appendices du Seigneur des Anneaux, des textes sur les peuples et les langues, ainsi que The New Shadow, début abandonné d’une suite située sous le règne d’Eldarion.
Une méthode proche de l’édition des manuscrits médiévaux
Dans ces douze volumes, Christopher reproduisit de larges portions des brouillons de son père, les plaça dans leur ordre probable de composition et expliqua les transformations entre les versions. Il identifiait les ajouts tardifs, les passages remplacés, les changements de noms et les relations entre des documents parfois séparés par plusieurs décennies.
Son propre commentaire sert de guide, mais il prend soin de distinguer sa voix de celle de J.R.R. Tolkien. Lorsqu’une datation ou une interprétation demeure hypothétique, il le précise. Lorsqu’une découverte ultérieure contredit une conclusion précédente, il la corrige. Ce travail permet aujourd’hui aux chercheurs comme aux lecteurs passionnés de revenir aux sources et de ne pas dépendre uniquement de la synthèse de 1977.
Grâce à The History of Middle-earth, on comprend notamment que la mythologie de Tolkien ne s’est pas développée en ligne droite. Elle ressemble davantage à un arbre dont certaines branches furent abandonnées, greffées sur d’autres ou reprises après des années. Les contradictions ne sont plus seulement des problèmes à résoudre : elles deviennent les traces visibles d’une imagination en mouvement.
Les trois Grands Contes : trois nouvelles manières de présenter les manuscrits
Après l’achèvement de The History of Middle-earth, Christopher aurait pu considérer sa mission comme terminée. Il revint pourtant aux trois récits que son père tenait pour les piliers narratifs du Premier Âge : l’histoire de Túrin, celle de Beren et Lúthien et la chute de Gondolin.
Les Enfants de Húrin : retrouver la force d’un roman continu
Publié en 2007, Les Enfants de Húrin propose l’expérience la plus proche d’un nouveau roman complet de J.R.R. Tolkien. Christopher assembla les versions les plus développées du récit de Túrin Turambar, compléta certaines lacunes grâce à d’autres manuscrits et élimina les répétitions nécessaires au passage d’un ensemble de fragments à une narration continue.
Son objectif était de permettre la lecture de l’histoire sans l’appareil critique massif de The History of Middle-earth. Le texte demeure composé des mots de son père, tandis que les explications sur les sources et les choix éditoriaux sont repoussées dans les appendices. Les illustrations d’Alan Lee et une carte de Beleriand dessinée par Christopher renforcent encore la dimension de récit autonome.
Beren et Lúthien : suivre un récit pendant soixante ans de réécriture
Pour Beren et Lúthien, publié en 2017, Christopher choisit une forme différente. Il aurait été presque impossible de produire un roman continu sans écarter une grande partie de l’histoire textuelle. Il présenta donc plusieurs états du récit, depuis la version très ancienne du Livre des contes perdus jusqu’aux poèmes et aux réécritures plus tardives.
Des passages de liaison expliquent les changements de contexte, de personnages et de ton. Le lecteur découvre ainsi comment Tevildo, prince des Chats, disparaît au profit de figures qui conduiront finalement à Sauron, ou comment une aventure féerique des débuts acquiert progressivement la profondeur tragique et mythologique connue dans Le Silmarillion.
Ce livre possède aussi une dimension intime : le récit de Beren et Lúthien était lié, pour J.R.R. Tolkien, à son amour pour son épouse Edith. Pour Christopher, qui se souvenait que son père lui racontait cette histoire oralement lorsqu’il était enfant, le publier sous cette forme revenait à préserver à la fois un monument littéraire et une mémoire familiale.
La Chute de Gondolin : du premier conte à la dernière grande version inachevée
Publié en 2018, La Chute de Gondolin fut le dernier livre édité par Christopher Tolkien. Il met en regard la toute première version du récit, composée en 1917, et ses transformations successives jusqu’au magnifique texte tardif consacré au voyage de Tuor vers la cité cachée. Cette dernière version, écrite dans un style beaucoup plus proche du Seigneur des Anneaux, s’interrompt malheureusement avant la chute elle-même.
Plutôt que de fabriquer artificiellement une version définitive, Christopher montre donc l’évolution du conte : les premières machines et créatures de l’armée de Morgoth, l’élargissement du monde, la transformation des personnages et l’approfondissement de la langue. Le livre referme symboliquement une boucle, puisque la chute de Gondolin avait été l’un des tout premiers grands récits de la Terre du Milieu imaginés par J.R.R. Tolkien.
Un travail qui dépassait largement la Terre du Milieu
Christopher Tolkien ne s’est pas limité aux légendes d’Arda. Il a également permis de découvrir une part importante du travail universitaire, poétique et artistique de son père :
- 1975 - Sir Gawain and the Green Knight, Pearl and Sir Orfeo : trois traductions de textes médiévaux préparées pour publication par Christopher ;
- 1979 - Pictures by J.R.R. Tolkien : une sélection d’illustrations et de peintures accompagnées de commentaires ;
- 1981 - The Letters of J.R.R. Tolkien : un volume de lettres sélectionné et édité par Humphrey Carpenter avec l’aide de Christopher, devenu essentiel pour comprendre les intentions de l’auteur ;
- 1983 - The Monsters and the Critics and Other Essays : une collection de conférences et d’essais majeurs sur Beowulf, les contes de fées, la littérature médiévale et les langues ;
- 2009 - La Légende de Sigurd et Gudrún : deux longs poèmes allitératifs inspirés des légendes nordiques ;
- 2013 - La Chute d’Arthur : un poème inachevé sur la légende arthurienne, accompagné d’une étude de ses sources et de son évolution ;
- 2014 - Beowulf: A Translation and Commentary : la traduction de l’épopée vieil-anglaise par Tolkien, ses commentaires de cours et le récit Sellic Spell.
Cette partie de son activité rappelle que J.R.R. Tolkien n’était pas uniquement un romancier de fantasy. Christopher a contribué à faire connaître le professeur, le traducteur, le médiéviste, le poète et l’artiste derrière la Terre du Milieu.
Il est également utile de préciser que toutes les publications posthumes ne furent pas éditées par lui. Les Lettres du Père Noël furent par exemple préparées par Baillie Tolkien, son épouse, tandis que d’autres chercheurs ont travaillé sur des textes distincts. Christopher occupait une place centrale, mais la conservation de l’œuvre fut aussi un effort familial et universitaire plus large.
Que faisait-il concrètement derrière chaque livre ?
Le mot « éditeur » peut donner l’impression d’un travail essentiellement technique. Dans le cas de Christopher Tolkien, il recouvrait des tâches beaucoup plus vastes :
- inventorier et classer les archives, en reliant des feuilles isolées à la bonne période et au bon projet ;
- déchiffrer les manuscrits, souvent raturés, surchargés d’ajouts ou rédigés dans une écriture difficile ;
- dater les textes grâce au papier, à l’encre, aux noms employés et aux idées qu’ils contenaient ;
- comparer les versions ligne par ligne afin d’identifier ce que Tolkien avait conservé, modifié ou abandonné ;
- contrôler les langues, les généalogies et les chronologies, trois domaines où une petite modification pouvait avoir de nombreuses conséquences ;
- choisir une forme de publication adaptée à chaque projet : récit continu, collection annotée ou histoire complète de la composition ;
- rédiger des introductions, commentaires, index et appendices capables d’orienter le lecteur sans prendre la place de l’auteur ;
- préparer ou vérifier les cartes et travailler avec des illustrateurs comme Alan Lee ;
- préserver l’intégrité littéraire de l’ensemble dans le cadre de ses responsabilités au sein du Tolkien Estate.
Ce travail exigeait à la fois une connaissance intime de son père et la distance d’un chercheur. Christopher devait savoir ce que Tolkien avait probablement voulu faire, tout en acceptant de signaler qu’il n’existait parfois aucune réponse définitive.
Christopher Tolkien était-il le coauteur du Silmarillion ?
La question revient souvent, et la réponse demande de la nuance. Christopher n’a pas imaginé une suite au Seigneur des Anneaux, créé de nouveaux héros pour prolonger la franchise ni réécrit librement la mythologie à sa manière. Le monde, les récits, les personnages et l’immense majorité du texte viennent de J.R.R. Tolkien.
En revanche, il serait réducteur de le décrire comme un simple copiste. Pour le volume de 1977, il a sélectionné des sources, rapproché des versions, harmonisé des éléments et parfois construit les liaisons nécessaires à une narration continue. Le Silmarillion que nous lisons doit donc sa matière à J.R.R. Tolkien, mais sa forme publiée à l’intervention décisive de Christopher.
Ses ouvrages suivants rendent cette distinction beaucoup plus visible. Dans Contes et légendes inachevés et The History of Middle-earth, les textes du père et les commentaires du fils sont clairement séparés. Christopher ne demande pas au lecteur de lui faire confiance aveuglément : il lui donne progressivement les moyens de vérifier ses choix.
Une chronologie de plus de quarante ans
- 1973 : mort de J.R.R. Tolkien et ouverture du vaste chantier des archives.
- 1975 : publication des traductions de Sir Gawain, Pearl et Sir Orfeo.
- 1977 : publication du Silmarillion.
- 1979 : publication de Pictures by J.R.R. Tolkien.
- 1980 : publication de Contes et légendes inachevés.
- 1981 : publication des Lettres de J.R.R. Tolkien, avec l’aide de Christopher.
- 1983-1996 : publication des douze volumes de The History of Middle-earth.
- 2007 : publication des Enfants de Húrin.
- 2009 : publication de La Légende de Sigurd et Gudrún.
- 2013 : publication de La Chute d’Arthur.
- 2014 : publication de la traduction et des commentaires de Beowulf.
- 2016 : Christopher reçoit la Bodley Medal, la plus haute distinction des bibliothèques Bodléiennes d’Oxford, en reconnaissance de son travail d’éditeur et de chercheur.
- 2017 : publication de Beren et Lúthien.
- 2018 : publication de La Chute de Gondolin, son dernier ouvrage éditorial.
- 2020 : mort de Christopher Tolkien, le 16 janvier, à l’âge de 95 ans.
Ce que Christopher Tolkien a changé pour tous les lecteurs
Avant son travail, le grand public connaissait surtout Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux. Le passé évoqué par Elrond, Galadriel, Aragorn ou les chants des Rohirrim donnait au monde une impression de profondeur, mais demeurait en grande partie inaccessible.
Christopher a rendu visibles les fondations de cet univers. Sans lui, des personnages comme Fëanor, Fingolfin, Húrin, Túrin, Beren, Lúthien, Tuor ou Eärendil seraient restés inconnus de la plupart des lecteurs. Númenor, les Deux Arbres, les Silmarils, la guerre contre Morgoth et les origines de Sauron n’auraient probablement jamais été présentés sous une forme aussi vaste et aussi intelligible.
Mais son apport va plus loin. Il a aussi transformé notre manière de lire Tolkien. Grâce à lui, nous savons que la Terre du Milieu n’est pas un bloc de faits immuables. C’est une œuvre vivante, retravaillée pendant toute une vie, où plusieurs traditions peuvent coexister. Les débats sur le « canon » trouvent souvent leur origine dans cette réalité : pour de nombreux sujets, J.R.R. Tolkien n’avait pas arrêté une réponse unique avant sa mort.
Christopher a donc accompli deux missions qui semblaient presque contradictoires. Il a d’abord donné au monde un Silmarillion cohérent, suffisamment solide pour devenir l’un des piliers de l’œuvre. Puis il a consacré le reste de sa vie à montrer toute la complexité que cette cohérence avait dû simplifier.
Conclusion : bien plus que le gardien de la Terre du Milieu
Christopher Tolkien n’a pas simplement prolongé la célébrité de son père. Il a rendu possible la lecture d’une œuvre qui, sans son intervention, serait restée dispersée dans des archives et accessible seulement à quelques spécialistes. Son travail réunit la patience du conservateur, la précision du philologue, le jugement de l’éditeur et la mémoire d’un fils qui avait entendu ces histoires bien avant le reste du monde.
Le Silmarillion, Contes et légendes inachevés, les douze volumes de The History of Middle-earth et les trois Grands Contes ne sont pas de simples compléments au Seigneur des Anneaux. Ils constituent l’une des entreprises éditoriales les plus ambitieuses du XXe et du début du XXIe siècle.
Si J.R.R. Tolkien a créé la Terre du Milieu, Christopher Tolkien a construit les routes qui nous permettent encore aujourd’hui d’en explorer les âges les plus lointains.
Pour découvrir également son parcours personnel, tu peux lire notre portrait de Christopher Tolkien.
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Sources et lectures complémentaires
- Chronologie officielle de J.R.R. Tolkien et des publications posthumes - Tolkien Estate
- Introduction de Christopher Tolkien à Contes et légendes inachevés - Tolkien Estate
- Présentation des douze volumes de The History of Middle-earth - Tolkien Estate
- Présentation des Enfants de Húrin - Tolkien Estate
- Bodley Medal décernée à Christopher Tolkien - Université d’Oxford